Sur la colline en face, Lauzerte la superbe fait le dos rond. Au Chartron, des ombres planent sur les vieux murs: les moines du prieuré moyennâgeux, les Buchholtz créateurs trop tôt disparus. C'est dire si l'héritage que s'apprête à partager Pascale Verdier, fille des époux artistes, est d'importance.
    
 
   
Tout droit, le chemin travaille les corps et les esprits: destination Saint-Jacques-de-Compostelle.
Ailleurs ouvert aux quatre vents, ailleurs droit comme une règle, il se glisse ici sous une voûte de verdure et serpente au gré des pentes. A gauche, pour qui se dirige vers le saint objectif, un pigeonnier pétri des fiertés occitanes élève son clocheton. A droite, posée sur une pelouse vallonnée par les buis, la demeure déploie une façade forte de générosité contenue.
C'est le Chartron, attaché à Lauzerte comme une île à son archipel:
il y suffirait une mer de brouillard opaque pour que l'illusion maritime soit parfaite.
La bâtisse, dont les fondements remontent au 13ème siècle, abrita un prieuré de moines chartreux rattachés à la maison de Cahors. Demeurent, de cette époque repliée sur l'essentiel, une qualité de silence palpable dès l'entrée, encore appuyée par un décorum réduit à quelques touches: les couleurs lavées de Marielle, les céramiques pures et simples de Jacques. Des œuvres posées ça et là, comme des phares dans la pénombre. Pénétrant au cœur des ateliers, on éprouve un sentiment de présence qui donne le frisson: on dirait qu'ils ont quitté hier matin, elle sa véranda inondée de lumière, lui sa cave voûtée où semblent encore flotter les pirogues de terre cuite d'un dernier voyage. C'est que les époux Buchholtz, tragiquement disparus il Y a quelques années, ont respiré cette densité, ont épousé ces volumes d'une façon si intense que leurs œuvres résonnent juste et clair en ces murs d'austérité sereine.
A l'extérieur, dans le parc où la rigueur géométrique se marie en douceur aux caprices de la vie sauvage, suivre les anciens moines chartreux s'apparente à un jeu de pistes : les immenses et vénérables cyprès ont dû veiller sur leurs travaux quotidiens; on les retrouve, petites ombres besogneuses, dans le jardin des buis, quatre carrés contenant les potagers plus un rond symbolisant la communauté du prieuré. Le puits, le four ont participé de leur nécessité à un engagement vers l'autarcie maximale. Le pigeonnier, lui, n'a été dressé sur ses jambes de pierre que deux siècles plus tard. En face, une grande allée de chênes conduit le regard vers les toits de Lauzerte. Clin d' œil malicieux, le tennis bien peu monastique retourne doucement à l'emprise de la végétation.
C'est ce site, habité d'une telle force évocatrice, que Pascale Verdier, fille des artistes, souhaite ouvrir dans l'esprit de ce qu'il porte puissamment: à l'accueil, à la sérénité, à la création. Extraire la quintessence d'un passé tellement riche pour l'offrir, au sens d'offrande, à des visiteurs sensibles non seulement au charme prégnant des lieux, mais plus encore à leur intensité spirituelle.
Le Chartron accueille déjà les pèlerins en route vers l'Espagne mythique: au vu des cellules, admirables de pureté, qui leur sont destinées, une envie de prendre le bâton gagne irrésistiblement le visiteur. Dans le juste prolongement de cette destinée, Pascale Verdier aimerait franchir un autre cap:
faire de l'oasis de beauté et de vérité dont elle a reçu l'héritage un endroit où des créateurs, quelle que soit le domaine d'expression de leur talent, viendraient se ressourcer, puiser sur place un regain d'inspiration. « Des expositions, des ateliers, des séminaires, des rencontres, des petits concerts, des séjours thérapie par l'art et la culture, des groupes de réflexion pourraient trouver ici une dimension inouïe. Ouvrir, certes, mais pas n'importe comment et pas à n'importe quoi. A l'inverse, nous ne voulons pas être labellisés, pas coincé dans une formule trop étroite », confie sagement la maîtresse des lieux.
Formée à la médiation artistique, elle s'informe à propos des résidences d'artistes mais pas seulement: « Dans les entreprises par exemple, on recherche de plus en plus des cadres tel que celui-ci pour tenter d'aplanir les conflits, renouer des relations basées sur l'harmonie en décompressant au calme. C'est peut-être une des pistes à creuser dans l'avenir », estime Pascale Verdier-Buchholtz. Générosité mais exigence, tels sont les jalons de ce qu'elle définit comme « le début d'une aventure ».
Qu'elle conduira, c'est l'évidence, avec la raison autant qu'avec le cœur. .
MICHEL CAMIADE