La quiétude
DU CHARTRON

Texte: Amélia Octave
Photos: Hélène Cahu

Entre contemplation et inspiration, un vieux prieuré retiré sur le Causse du landou en Quercy vibre à l'unisson de la pierre et du paysage. En toute quiétude, de l'aube à l'heure de l'angélus, cette retraite bucolique empreinte de douceur et de paix respire l'ordre des choses simples et immuables.
Il est des maisons qui ont plusieurs vies. Elles deviennent alors le fil conducteur de multiples destinées. Au gré du temps, leur grand corps de pierres imprime la mémoire des êtres qui y ont vécu, quand il n'attire pas à lui des vocations. Certains choisissent des maisons, d'autres sont, semble-t-il, choisis par elles. Dans cette demeure là, les moines sont entrés en religion avec art, et bien plus tard, les artistes sont à leur tour entrés en art comme en religion. D'une génération à l'autre, Pascale et Laurent, son époux, ont repris le nouveau flambeau du Chartron. Ici vivaient le maître céramiste Jacques Buscholtz et l'artiste peintre Marielle Homberg, les parents de Pascale.
A l'époque, ils achetèrent la bâtisse sur un coup de foudre, sans même visiter l'intérieur !
La jeune femme avait 7 ans. Elle a dorénavant hérité de la maison pour laquelle elle manifeste un profond attachement: "Je suis très attachée à ce lieu et je suis toujours revenue ici dès que je pouvais j'ai immédiatement évoqué le désir de vivre ici. Ou plus exactement c'est comme si je ne pouvais pas faire autrement. J'ai donc ré investi le lieu." Réinvestir le lieu, n'est pas forcement chose aisée. Il s'agit de ne pas s'enfermer dans le passé mais plutôt de l'harmoniser à la dynamique de sa propre histoire. "Surtout, précise l'héritière, je ne voulais pas en faire un musée".
  
Dans la continuité naturelle de la vocation du lieu initié par ses parents, Pascale - elle-même ayant une formation de médiation artistique - et Laurent envisagent de l'ouvrir à des manifestations culturelles. Déjà un premier stage d'écriture est venu y trouver l'inspiration. Une grande cave voûtée où le Jacques Buscholtz accrochait ses œuvres est déjà réservée pour l'accueil de futures expositions. Le chemin de Saint Jacques passant juste devant la propriété, la situation est idéale pour développer le projet d'un gîte d'étape ou de chambres d'hôtes pour les pèlerins et les randonneurs. Le regard de Laurent, qui a une passion pour la restauration des vieilles ruines, a favorisé l'impulsion de ces projets.
Son souhait était de créer un lieu où il y aurait une maison en pierres, un puits, un four à pain et un pigeonnier. Le Chartron, lui a offert tout ce dont il rêvait. Les façades est et sud échafaudent leurs solides murs de pierres claires festonnés de vigne vierge, tandis que les façades est et nord de la maison font miroiter leurs baies vitrées. Une longue percée dans le mur ouest de la cuisine a permis de dégager la vue sur le village de Lauzerte.
A l'étage une vaste véranda accueille la pleine lumière nécessaire à l'artiste. Le grincement des loquets des volets et des vieilles portes d'époque, le craquement des escaliers et une foule de petits bruissements épars indiquent le travail du temps. La mosaïque brisée des dalles foraines fendues et disjointes témoignent du travail du sol au cours des décennies. Presque dans chaque pièce une cheminée s'accommode des froidures de l'hiver. Au coin de l'âtre, comme dans de nombreux points de la maison des coques de céramique sont délicatement posées telles des oboles en attente d'offrande. Le mariage de la terre et du feu consacre le céladon. Ce vert de gris de cuivre oxydé si particulier reste la couleur emblématique du lieu et sied divinement à l'ambiance, un soupçon monacale. Les chambres de petites surfaces ont conservé une simplicité, tout comme devaient l'être les cellules des moines d'antan. Au fur à mesure, la maison s'emplit d'un mobilier nouveau.
Petit à petit les meubles chinés ça et là, et restaurés par Laurent, au talent d'ébéniste, trouvent leur place : un fauteuil Directoire dans le salon, deux portes Louis XV attendent une nouvelle jeunesse. Sous la véranda, un vieux canapé "empire" jeté de velours, improvise un sofa sous la tonnelle.
En avant poste de la propriété, un superbe pigeonnier rehaussé d'un lanternon fait le guet, campé sur ses quatre pieds.
Incrusté dans le sol presque sur la route, la plaque "Chartron" indique l'entrée officielle de la propriété, fine ligne de démarcation. En effet, autrefois une petite communauté de moines de l'ordre des Chartreux aurait élu domicile dans ce prieuré du XIII ème siècle. Reste des vestiges de l'ancien jardin monastique dont les allées de buis touffus dessinent une croix ansée. Une délicate odeur d'humus et de terre mouillée se dégage au passage. Dans chaque carré est disposé un parterre de verdure.

Dans l'un, un petit jardin potager pourvoit le panier de la ménagère. Dans cet autre, une colonie de petites pyramides en céramique bleue et grise hérissent le sol.
Une longue allée de chênes étire sa perspective qui semble courir à l'infini. Soudain, on croirait apercevoir glisser la silhouette sombre d'un moine en déambulation...

Et bien sûr, pas de jardin de curé sans la religieuse présence de deux grands cyprès plus que millénaires. Un vieux puits à la lourde chaîne rouillée rappelle qu'autrefois on allait y puiser l'eau. Et comme tombé du ciel, dans un coin discret un ange de pierre veille et laisse échapper le murmure d'une prière silencieuse. Pascale aime à citer cette phrase de René Char. "Il faut laisser des traces de son passage et non des preuves. Seules les traces font rêver". Ici la maison a réalisé son rêve, réunissant en son sein de pierres de belles empreintes d'art et de spiritualité.